MESSAGE AUX CATÉCHISTES (AOUT 2002)

C'EST LE SEIGNEUR TON DIEU QUE TU ADORERAS,

À LUI SEUL TU RENDRAS UN CULTE

JORGE MARIO CARDINAL BERGOLIO (Aujourd’hui PAPE FRANÇOIS)

Extrait de « Sortez à la recherche des cœurs ! » Parole et Silence, p 35-43

 

Cher frère catéchiste, chère sœur catéchiste,

 

Comme en d'autres occasions de notre histoire, peut-être notre société gravement blessée attend-elle une nouvelle venue du Seigneur. Elle attend l'entrée qui guérit et réconcilie de celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie. Nous avons des raisons d'espérer. Nous n'oublions pas que son passage et sa présence salvifique ont été une constante dans notre histoire. Nous découvrons la magnifique trace de son œuvre de création dans une nature d'une richesse incomparable. La générosité de Dieu s'est également reflétée dans le témoignage de vie, le dévouement et le sacrifice de nos pères et de personnages éminents, de même qu'en des millions de visages humbles et croyants, nos frères, protagonistes anonymes du travail et des luttes héroïques, incarnation de l'épopée silen­cieuse de l'Esprit qui fonde les peuples.

 

Cependant, nous vivons Près loin de la gratitude que mériterait un si grand don reçu. Qu'est-ce qui empêche de voir cette venue du Seigneur ? Qu'est-ce qui rend impossible le « goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! » (Ps 33, 9) face à une telle prodigalité sur terre et dans les hommes ? Qu'est-ce qui, dans notre pays, entrave les pos­sibilités de progrès, la rencontre plénière entre le Seigneur, ses dons, et nous-mêmes ? Comme dans la Jérusalem d'alors, quand Jésus traversait la ville et que cet homme du nom de Zachée ne parvenait pas à le voir à cause de la foule, quelque chose nous empêche de voir et de sentir sa présence.

 

C'est par ces mots que commençait l'homélie du Te Deum du 25 mai dernier. Je voudrais qu'ils servent d'introduction à cette lettre qu'avec une affection reconnaissante je te fais parvenir au milieu de ta tâche silencieuse mais importante pour l'édification de l'Église.

 

Je ne crois pas exagérer en disant que nous sommes dans un temps de « myopie spirituelle et d'aplatissement moral » qui fait qu'on voudrait nous imposer comme normale une « culture d'en bas », dans laquelle il semblerait qu'il n'y ait pas de place pour la transcendance et l'espérance.

 

Mais, étant catéchiste, tu sais bien, par la sagesse que te donnent tes relations hebdoma­daires avec les personnes, que, dans l'homme, un désir et un besoin de Dieu sont toujours latents. Face à la fierté et la toute-puissance invasive des nouveaux Goliath qui, à partir de certains moyens de communications et de sphères officielles, réac­tualisent des préjugés et des idéologies autistes, la confiance sereine de David est, aujourd'hui plus que jamais, nécessaire pour défendre l'héritage. Je voudrais donc insister sur ce que je t'ai écrit, il y a un an : « Aujourd'hui plus que jamais, on peut découvrir derrière tant de questions de nos contemporains, une recherche de l'Absolu qui, par moments, prend la forme du cri douloureux d'une humanité outragée : « Nous voulons voir Jésus» (Jn 12,21).

 

Nombreux sont les visages qui, dans un silence plus éloquent qu'un flot de paroles, nous formulent cette demande. Nous les connais­sons bien ; ils sont au milieu de nous, ils font partie de ce peuple fidèle que Dieu nous confie. Visages d'enfants, de jeunes, d'adultes... Certains d'entre eux ont l'apparence pure du disciple bien-aimé, d'autres celle de l'enfant prodigue. Les visages marqués par la douleur et le désespoir ne manquent pas. Mais tous espèrent, cherchent, désirent voir Jésus. Pour cela, ils ont besoin de croyants, spécialement des catéchistes qui non seulement « parlent » du Christ, mais en un sens le font « voir » ... « Notre témoignage se trouverait toutefois appauvri d'une manière inacceptable si nous ne nous mettions pas d'abord nous-mêmes à contempler son visage » (NMI16) ».

 

Pour cette raison, je m'enhardis à te proposer que, cette année, nous nous arrêtions pour appro­fondir le thème de l'adoration.

 

Aujourd'hui plus que jamais, il faut adorer en esprit et en vérité (Jn 4,24). Il s'agit d'une tâche indispensable pour le catéchiste qui veut s'enraci­ner en Dieu et ne veut pas défaillir au milieu de tant de bouleversements.

 

Aujourd'hui plus que jamais, il faut adorer pour rendre possible la proximité que réclament ces temps de crise. Ce n'est que dans la contem­plation du mystère d'Amour qui surmonte la distance et se rend proche que nous trouverons la force de ne pas tomber dans la tentation de passer son chemin, sans nous arrêter.

 

Aujourd'hui plus que jamais, il faut enseigner aux catéchisés à adorer pour que notre caté­chèse soit vraiment une initiation et non pas seu­lement un enseignement.

 

Aujourd'hui plus que jamais, il faut adorer pour ne pas nous laisser dépasser par les évé­nements avec des mots qui occultent parfois le Mystère, mais pour nous offrir le silence plein d'admiration qui se tait devant la Parole devenant présence et proximité.

 

Aujourd'hui plus que jamais, il faut adorer !

 

Parce qu'adorer, c'est se prosterner, c'est reconnaître humblement l'infinie grandeur de Dieu. Seule la véritable humilité peut reconnaître la véritable grandeur, et reconnaître aussi le petit qui prétend se présenter comme grand. Peut-être qu'une des plus grandes perversions de notre époque est qu'elle propose d'adorer l'humain en laissant de côté le divin. « Le Seigneur seul tu adoreras » est le grand défi face de nombreuses propositions vides et creuses. Ne pas adorer les idoles contemporaines - avec leur chant de sirène - est le grand défi de notre présent, ne pas adorer ce qui n'est pas adorable est le grand signe des temps aujourd'hui. Les idoles qui causent la mort ne méritent aucune adoration ; seul le Dieu de la vie mérite « adoration et gloire » (cf. Document de Puebla 491).

 

Adorer, c'est regarder avec confiance Celui qui apparaît fiable parce qu'il est celui qui donne la vie, qui est instrument de paix, générateur de rencontres et de solidarité.

 

Adorer, c'est être debout devant tout ce qui n'est pas adorable, parce que l'adoration nous rend libres et fait de nous des personnes pleines de vie.

 

Adorer, ce n'est pas se vider, mais se remplir, c'est reconnaître et communier avec l'Amour. Personne n'adore celui qui n'aime pas, personne n'adore celui qu'il ne considère pas comme son amour.

 

Nous sommes aimés ! Nous sommes chéris ! Dieu est amour. Cette certitude est celle qui nous conduit à adorer, avec tout notre cœur, Celui qui nous a aimés le premier (1 Jn 4, 10).

 

Adorer, c'est découvrir sa tendresse, c'est trouver consolation et repos en sa présence, c'est pouvoir expérimenter ce que dit le Psaume 22 : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi [...] Grâce et bonheur m'accompagnent tous les jours de ma vie ».

 

Adorer, c'est être des témoins joyeux de sa victoire, ne pas se laisser vaincre par la grande tribulation et avoir un avant-goût de la fête de la rencontre avec l'Agneau, le seul qui soit digne d'être adoré, qui essuiera toutes nos larmes et en qui nous célébrons le triomphe de la vie et de l'amour sur la mort et la détresse (Cf. Ap 21-22).

 

Adorer, c'est nous rapprocher de l'unité, c'est nous découvrir enfants d'un même Père, membres d'une seule famille, comme saint François le découvrit : chanter les louanges en union à toute la création et à tous les hommes. C'est renouer les liens que nous avons rompus avec notre terre, avec nos frères, c'est Le recon­naître comme le Seigneur de toutes choses, le Père plein de bonté du monde tout entier.

 

Adorer, c'est dire « Dieu » et dire « vie ». Nous rencontrer face à face, dans notre vie quo­tidienne, avec le Dieu de la vie, c'est l'adorer par notre vie et notre témoignage. C'est savoir que nous avons un Dieu fidèle qui est resté avec nous et qui nous fait confiance.

 

Adorer, c'est dire AMEN !

 

En te saluant en cette journée du catéchiste, je veux une nouvelle fois te remercier pour tout ton dévouement au service du peuple fidèle et demander à Marie, Très Sainte, de garder vive en ton cœur cette soif de Dieu pour que tu puisses, comme la samaritaine, adorer en esprit et en vérité, et faire en sorte que beaucoup s'ap­prochent de Jésus (Jn 4, 39).

 

Ne cesse pas de prier pour moi afin que je sois un bon catéchiste. Que Jésus te bénisse et que la Sainte Vierge veille sur toi.