Manuel Gonzales, le Saint des Tabernacles abandonnés

SAINT MANUEL GONZALES : LE SAINT DES TABERNACLES ABANDONNES

  

Le 16 octobre dernier l’Eglise a élevé à la gloire des autels, un évêque espagnol surnommé le saint « des tabernacles abandonnés ». La canonisation de saint Manuel Gonzales est un don précieux fait par le Seigneur pour l’Eglise du 21è siècle. Il fait partie des saints que nous serions en droit d’appeler : saint du Saint Sacrement. Certes, tous les saints sont d’une manière ou d’une autre « eucharistiques », mais certains d’entre eux sont caractérisés par une dévotion toute spéciale envers le Très Saint Sacrement. La vie et la mission de Saint Manuel fut entièrement et explicitement eucharistique.

  

L’évêque des tabernacles abandonnés était fier d’être un ambassadeur du roi eucharistique dans le monde. Sa plus grande joie était de pouvoir parler de l’amour de ce souverain silencieux et ainsi d’amener des âmes à son Sacré Cœur. Peut-être est-ce le saint qui, depuis le saint curé d’Ars, a parlé de manière la plus éloquente de la présence vivante du Christ au tabernacle.

 

1- SA VIE EUCHARISTIQUE

 

Saint Manuel Gonzales est né à Séville le 25 février 1877. Ses parents étaient très pieux et élevèrent Manuel dans une atmosphère profondément catholique au sein de laquelle une vocation sacerdotale peut se développer en toute sécurité. Un peu avant ses 10 ans, il rejoint le chœur d’enfants de la cathédrale de Séville, appelé « Los Seises ». Ce fameux chœur chantait avec grande révérence devant le très Saint Sacrement à l’occasion des grandes fêtes liturgiques, comme Corpus Christi ou l’Immaculée Conception. En rejoignant ce chœur, il peut approfondir son amour pour l’eucharistie et pour la Bienheureuse Vierge Marie. Il put très tôt apprendre que la dévotion à Marie est le chemin le plus sûr et le plus court vers l’union avec le Seigneur Eucharistique.

  

A 10 ans, il demande à entrer au petit séminaire de Séville, sans en avertir ses parents. C’est seulement après avoir réussi les examens et être reçu, qu’il leur annonce la bonne nouvelle. Ils acceptèrent cette surprise comme étant la volonté de Dieu sur leur fils. Conscient des difficultés économiques de ses parents, il travaille pour financer la formation au séminaire. Il excelle dans toutes les matières et fait l’admiration de ses professeurs. Il obtient par la suite un doctorat en théologie et un en droit canon. Le 21 septembre 1901, il est ordonné prêtre par le bienheureux cardinal Spinola.

 

En 1902, celui-ci l’envoie dans la paroisse de Palomares del Rio pour sa première mission. C’est dans cette ville que sa vie et son sacerdoce vont être profondément transformés par une grâce spéciale qui guidera et inspirera tous ses travaux eucharistiques. Le Père Manuel voyagea par bateau sur la rivière qui mène de Séville à Palomares del Rio. En arrivant dans la ville, il est accueilli par le sacristain qui le conduit à la paroisse à dos d’âne. Le Père Manuel est très excité et a de grandes attentes pour cette première mission. On lui a dit peu de choses sur cette paroisse à laquelle il est envoyé. Il pense secrètement arriver dans une église pleine d’âmes prêtes à écouter ses sermons, à prier avec lui le rosaire avec ferveur, et à organiser de belles processions dans la ville. Il s’imagine les foules venant à la messe dominicale et recevant avec amour la Sainte Communion.

 

Alors qu’ils sont sur le chemin, le jeune prêtre excité commence à questionner son compagnon de voyage. Habituellement, quand un nouveau prêtre arrive dans sa nouvelle paroisse, les enfants viennent en nombre l’accueillir sur le parvis de l’église. Le prêtre demande si cette tradition a bien lieu dans cette paroisse. Voici la conversation qui va suivre : 

 

« Dites-moi, est ce que cette ville compte beaucoup d’enfants ? »

« Oui, mais ils sont en ce moment aux champs. Et même s’ils étaient là, ils ne sont pas intéressés par l’Eglise. Le pasteur, à cause de ses douleurs et de ce qui se passe dans ce lieu ne passe pas beaucoup de temps ici. Il reste dans une autre ville et ne vient ici que le dimanche. Il ne veut pas voir les enfants parce qu’ils sont trop bruyants, et en plus les parents ne viennent pas à l’église non plus »

« Mais alors, qui vient à la messe dans cette ville ? »

« Seulement ceux qui se marient ou ceux qui baptisent leurs enfants. Monsieur Antonio et moi-même venons aussi, quand je ne dois pas être aux champs »

« Est-ce qu’ils reçoivent la Sainte Communion ? »

« La Sainte Communion ? Parfois, les gens qui se marient communient »

« Personne d’autre ? »

« Non, personne d’autre »

« Et le prêtre, est ce qu’il a des amis ici ? Parce qu’au moins ses amis doivent venir à la messe, non ? »

« Des amis ? Le prêtre ne peut pas vraiment visiter les personnes ici. La politique est très présente dans cette ville »

« Mais qu’est-ce que la politique a à voir avec le fait que le prêtre ait des amis ? »

« C’est très simple. Parce que nous avons beaucoup de partis politiques, si le prêtre rend visite à quelqu’un qui appartient à l’un des partis, cela veut dire que le prêtre soutient ce parti. Même à la messe et dans les sermons, nous avons de la politique. Donc le prêtre passe très peu de temps ici. Et quand il vient il parle à très peu de personnes pour pouvoir terminer ce qu’il a à faire rapidement et pouvoir partir immédiatement »

 

Saint Manuel ne trouva pas de mots et comprit rapidement que sa compréhension de la situation culturelle et religieuse de la région était gravement défectueuse. Le choc de cette conversation avec le sacristain n’est cependant pas le plus grand qu’il aura à subir pendant cette journée. Il arrive finalement à l’église paroissiale de Palomares del Rio ; et là, son cœur eucharistique allait être percé par la terrible vérité qui l’attendait. La première impression fut que l’église était très sale et semblait presque abandonnée. Il se dirigea immédiatement vers le tabernacle et le trouva recouvert de poussières et de toiles d’araignées. Les habits liturgiques étaient troués et usés. De l’huile coulait de la lampe du sanctuaire et tombait par terre. En considérant l’état de la pauvre église, sa réaction première fut de fuir loin de cette ville sans se retourner, mais il s’efforça de rester. En plein désarroi, il s’agenouilla devant le tabernacle pendant un long moment, essayant de trouver comment mener à bien une mission dans un tel endroit. C’est à ce moment précis que tout changea. Il y avait Quelqu’un qui le regardait, et ce Quelqu’un avait désespérément besoin d’un ami. Plus tard, il essaya de décrire l’expérience de ce qu’il perçut pendant ce moment de grâce :

 

« Ma foi regardait Jésus à travers la porte du tabernacle, si silencieux, si patient, si bon, posant son regard sur moi en retour…Son regard me disait tant, mais me demandait bien plus encore. C’était un regard dans lequel la tristesse de l’évangile se reflétait ; la tristesse du « pas de place à l’hôtellerie », la tristesse de ces mots : « est-ce que vous voulez partir vous aussi ? », la tristesse du pauvre Lazare mendiant les miettes de la table de l’homme riche, la tristesse de la trahison de Judas, du reniement de Pierre, du coup du soldat, des crachats du prétoire, de l’abandon de tous. Toute cette tristesse était là dans le tabernacle, oppressant et écrasant le doux cœur de Jésus et faisant couler des larmes amères de ses yeux. Bienheureuses larmes de ces yeux ! Le regard de Jésus dans ce tabernacle était l’un de ces regards qui transpercent l’âme et que l’on ne peut oublier. J’essayais de ne pas pleurer pour ne pas rendre Jésus encore plus triste. Son regard exprimait la douleur de quelqu’un qui aime mais qui ne trouve personne qui veut recevoir cet amour »

 

« Pour moi, ce fut le point de départ pour voir, comprendre et ressentir ce qui consumera la totalité de mon ministère sacerdotal. Cette après-midi-là, pendant ce moment devant le tabernacle, j’ai vu que mon sacerdoce consisterait en un travail auquel je n’avais jamais rêvé auparavant. Toutes les illusions sur le genre de prêtre que je serais disparurent. Je me retrouvais être un prêtre dans une ville qui n’aimait pas Jésus, et je devais l’aimer au nom de tous les habitants de cette ville. Je devais dédier mon sacerdoce à prendre soin de Jésus et aux besoins de sa vie au tabernacle, de le nourrir de mon amour, de lui tenir chaud par ma présence, de le divertir par mes conversations, de le défendre contre l’ingratitude et l’abandon, de lui donner repos pour son cœur par mes sacrifices, de le servir par mes pieds en l’emmenant partout où il était désiré, par mes mains de donner des aumônes en son Nom, même à ceux qui ne l’aiment pas ; et par ma bouche en parlant de Lui et en consolant les autres en son Nom, et criant à ceux qui ne veulent pas l’entendre, jusqu’à ce que finalement ils l’écoutent et commencent à le suivre. Ce sera un beau sacerdoce ! »

 

Ce pauvre tabernacle abandonné lui en apprit beaucoup plus sur l’amour de Jésus que ses longues années d’études théologiques. La théologie a enseigné son esprit brillant la science de la foi en Jésus Christ, mais maintenant le tabernacle lui enseignait la science de l’amour de Jésus Christ. C’est une science qui s’apprend plus par le cœur que par l’intelligence, une science qui est souvent infusée directement par le cœur eucharistique de Jésus et le cœur immaculé de la Vierge Marie. Le manque de propreté de l’église était le signe qui rendait manifeste une absence totale de foi et d’amour en la présence vivante du Seigneur Jésus dans son Eucharistie. Mais au lieu de le décourager, la crise spirituelle l’a motivé pour travailler d’autant plus à amener les âmes à la fontaine de l’Amour dans le Saint Sacrement. Il explique :

 

« Qu’est-ce que ce Tabernacle m’a enseigné ? Je ne pense pas que notre religion pourrait avoir un stimulus plus puissant pour notre gratitude, un principe d’amour plus efficace, ou une motivation plus forte pour l’action que ce tabernacle abandonné. Peut-être qu’une foi faible peut se scandaliser de cela, mais une foi qui médite et un cœur qui cherche profondément découvrira dans ce tabernacle le cœur de Jésus, qui demeure là accompagné seulement par les toiles d’araignées. Il reste là jour et nuit, année après année, sans jamais quitter le tabernacle. Il continue d’envoyer Son soleil le matin, Son eau pour étancher notre soif, Son pain pour apaiser notre faim ainsi que sa force et Sa vie pour tous ceux qui le traitent si durement »

 

Cette expérience du tabernacle abandonné entraîna le père Manuel à fonder l’union pour la réparation eucharistique. Il se dévouera pendant les premières années de son ministère à un travail pastoral zélé pour développer une foi profonde et un grand amour pour le Saint Sacrement. Plus tard, il sera envoyé à Huelva où il vivra 11 ans et où il s’attachera à fonder des écoles et à donner des enseignements sur le cœur eucharistique de Jésus. Il s’occupa aussi des vieillards et des classes populaires, en procurant de la nourriture pour les enfants de ceux qui travaillaient à la mine.

 

A la fin de l’année 1912, le Père Manuel aura une audience privée avec le pape Saint Pie X qui lui montra un grand intérêt pour son œuvre et sa dévotion eucharistique profonde. Le 6 décembre 1915, le pape Benoit XV nomma le père Manuel évêque auxiliaire de Malaga. Il fêta sa nomination en invitant au banquet non pas les autorités mais les enfants les plus pauvres de la ville. Trois mille enfants vinrent au banquet, puis l’accompagnèrent au palais épiscopal. En 1920, il devint évêque de Malaga. En 1931, au moment de la proclamation de la république, une révolte détruisit par le feu la résidence. L’évêque dût s’exiler à Gibraltar puis rejoint en 1932 la ville de Madrid d’où il tentât de gouverner son diocèse, jusqu’à ce que Pie XI le nomme évêque de Palencia en 1935.

 

Au cours de sa visite à Saragosse en 1932, il tomba gravement malade et fut de nouveau transféré à Madrid où il mourût le 4 janvier 1940. Avant de mourir il déclara :

 

« Je demande à être enterré près du tabernacle, pour que mes os après la mort, tout comme ma langue et mon stylo pendant ma vie, puissent dire à ceux qui passent devant : Jésus est là, ne partez pas, ne le laissez pas abandonné ! Mère immaculée, saint Jean, sainte Marie Madeleine, emmenez mon âme dans l’éternité, avec le cœur de Jésus au Ciel ! »

 

Le 29 avril 2001, l’évêque Manuel fut béatifié par saint Jean Paul II. Un second miracle fut approuvé par le pape François le 3 mars 2016, permettant sa canonisation le 16 octobre dernier.

 

2- SON MESSAGE POUR L’EGLISE

 

Saint Manuel fut un auteur prolifique. Dans ses écrits, il transmet toujours son amour extraordinaire pour l’eucharistie et procure une formation eucharistique pour les fidèles, surtout pour les catéchistes et les prêtres. Dans son travail pastoral, l’eucharistie était toujours le point de départ de ses enseignements sur la spiritualité, sur la pédagogie catéchétique, et en fait de tous ses projets. Pour lui, la personne du Christ dans l’eucharistie doit être la source, le centre et le sommet de l’évangélisation et de la catéchèse de l’Eglise. Il a expérimenté de manière très profonde la primauté du mystère eucharistique pour tous les aspects de sa vie personnelle. Bien qu’il ait vécu dans des temps très troublés pour l’Eglise d’Espagne, il était toujours capable de puiser l’espérance à partir de la présence réelle du Christ au Saint Sacrement. Il savait, que tant qu’il y aurait des âmes généreuses désirant tenir compagnie au Christ dans l’adoration eucharistique, il y aurait un grand espoir pour l’Eglise.

 

Sa piété eucharistique contient de manière achevée les trois dimensions fondamentales du mystère eucharistique : le saint sacrifice de la messe, le don sacramentel de la sainte communion, et la présence réelle du Seigneur au Saint Sacrement. Il a vécu et enseigné à partir de la plénitude de ces trois dimensions et a pu bénéficier de la plénitude de grâce qui nous est disponible dans le mystère eucharistique. Mais, c’est cette dernière dimension (la présence réelle du Christ dans le tabernacle) que l’évêque fonda le message de l’Adoration et de la Réparation, et qui constitue le point central de son enseignement. Son désir le plus profond était de répandre l’adoration eucharistique et une révérence amoureuse pour le tabernacle abandonné.

 

Extrait de l’homélie de saint Jean Paul II à l’occasion de la béatification de Manuel Gonzales

 

« Le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur (Jean 21,17). Dans l’évangile, nous avons entendu que les disciples reconnurent Jésus après avoir vu le miracle accompli. Les autres le reconnaîtront plus tard. En nous présentant Jésus « qui est venu et a pris du pain et le leur donna » (Jean 21, 13), l’évangile nous montre quand et comment nous pouvons rencontrer le Christ ressuscité : dans l’eucharistie, où Jésus est vraiment présent sous les apparences du pain et du vin. Il serait bien triste, si après tant d’années, la présence aimante du sauveur était toujours ignorée par l’humanité. Telle fut la grande passion du nouveau bienheureux Manuel Gonzales Garcia, évêque de Malaga et plus tard de Palencia. Son expérience devant un tabernacle abandonné à Palomares del Rio devait marquer sa vie entière, et à partir de ce moment il se dévoua à répandre la dévotion eucharistique, proclamant les paroles qu’il a par la suite choisi comme épitaphe : Jésus est ici, Il est là, ne l’abandonnez pas. Bienheureux Manuel Gonzales, fondateur des missionnaires eucharistiques de Nazareth, est un modèle de foi eucharistique dont l’exemple continue de parler à l’Eglise aujourd’hui ».

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